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30 mai 2026

Pourquoi aime-t-on un endroit plus qu'un autre ?

Par Clémentine Jouvenceau

Aquarelle du Jardin des Cimes, Haute-Savoie
Jardin des Cimes, Haute-Savoie. © Clémentine Jouvenceau

Pourquoi revient-on ici et pas ailleurs ? Pourquoi un lieu, en particulier, nous anime, nous émoustille, nous manque ou au contraire nous fait du mal ?

C'est parce que ce lieu est en vous. Tout est associé à vos sensations, à vos émotions et à ce qu'il a créé en vous à un instant T ou sur des moments répétés, parfois plusieurs années ou toute une vie. Plus on passe de temps dans un lieu, plus il nous touche. Mais ce n'est pas forcément le cas. Certaines expériences sont si intenses qu'un lieu peut nous marquer en quelques minutes seulement. Parce qu'on l'a intégré dans notre corps. Et le corps, lui, n'a pas de temporalité. C'est aussi pour cela qu'un lieu peut être associé à un traumatisme comme à une immense joie. Tout dépend de ce que l'on y a vécu, ressenti, associé.

L'attachement aux lieux n'est pas rationnel

Et c'est précisément cette relation intime entre les êtres humains et les lieux qui me fascine dans mon travail.

Les lieux sont des réceptacles de moments, d'émotions, de sensations, de présences réelles ou imaginées. Ils recueillent les joies, les peines, les habitudes, les attentes, les absences. Notre psychisme les intègre. Et notre corps aussi. Mais tout cela est profondément personnel. Si vous allez dans la même maison de famille que votre sœur depuis des décennies, il est possible que vous l'adoriez alors qu'elle y soit totalement indifférente. C'est d'ailleurs une des raisons qui mène parfois à des incompréhensions lorsqu'il s'agit de décider du devenir d'un héritage familial. On ne comprend pas pourquoi ce lieu est, pour nous, si viscéralement important alors qu'il ne provoque rien chez l'autre.

J'ai fait une partie de mes études à Marseille. J'y ai passé trois ans. Et malgré de beaux moments, ce n'est pas une ville que j'aime. Pourtant, un de mes amis de l'époque disait souvent : « Quand je reviens à Marseille et que je vois la Bonne Mère (la cathédrale), je sens instantanément que je suis chez moi. Je suis heureux, je me sens bien. » Cette phrase me laissait dubitative. Moi, c'était plutôt l'inverse. Je commençais à me sentir bien dès que je quittais cette ville. Et pourtant c'était le même endroit.

Ce qui nous touche vraiment dans un lieu

Il y a d'abord l'esthétique. Le confort, les formes, les couleurs. Nous ne sommes pas sensibles aux mêmes choses. Moi, j'aime sentir que c'est doux, que c'est moelleux. J'aime les tons chauds, les couleurs terres, les verts, les ocres parce que ça me donne de l'énergie, de la sécurité. J'aime aussi quand il y a de l'air, que ça respire. Si c'est à l'extérieur, j'aime la présence du végétal, des arbres, de l'eau. D'autres préfèrent les lignes épurées, les couleurs froides, les nuances de blanc. Cela leur apporte du calme, de la simplicité, de la clarté.

Mais il n'y a pas que cela. Il y a la lumière, toujours différente. Le silence ou, au contraire, les sons. Les odeurs. Et puis il y a tout ce que l'on perçoit sans vraiment pouvoir le nommer : les traces de mémoire, personnelle, familiale ou collective. L'atmosphère d'un lieu. Sa présence. Certaines personnes y sont particulièrement sensibles. Elles ressentent immédiatement quelque chose. Une émotion. Un apaisement. Une sensation familière sans savoir exactement pourquoi.

L'immatériel est souvent ce qui compte le plus

On sent, on capte, on ressent. Le plus difficile c'est que tout cela est presque impossible à décrire avec des mots. Et pourtant, ce sont souvent ces choses invisibles qui comptent le plus. Nous aimerions les garder près de nous. Pouvoir y revenir quand nous en avons besoin, parce que ça nous fait du bien, tout simplement. Il existe un exercice que je pratique régulièrement, et que vous connaissez peut-être aussi : le lieu ressource. On ferme les yeux et l'on retourne dans un lieu qui nous fait du bien. On le visualise. On entend ses sons. On sent ses odeurs. On retrouve ses textures. Le cerveau reconnaît alors ces informations et le corps revit une partie de la sensation associée. Le lieu est absent. Mais ce qu'il a créé en nous est toujours là.

Pourquoi j'ai choisi l'aquarelle comme réponse

C'est précisément cela que je cherche à transmettre. Non pas le lieu lui-même. Mais ce qu'il a laissé en vous. Pour garder une trace physique de ce qui est chair à l'intérieur de vous.

Pour moi, l'aquarelle est une manière de donner une forme tangible à quelque chose qui ne l'est pas. Le dessin laisse une place à l'interprétation. À la sensation. Au mouvement. Il n'est pas figé. Chaque trait aurait pu être légèrement différent. Chaque couleur aurait pu se déposer autrement. C'est cette part sensible qui m'intéresse. Lorsque je dessine pour quelqu'un, je ne cherche pas uniquement à représenter une maison, un jardin, un paysage ou une montagne. J'écoute ce que ce lieu raconte de sa vie. Puis je le traduis. L'aquarelle permet de montrer ce que l'on ressent davantage que ce que l'on voit. C'est cette philosophie qui guide profondément mon travail.

L'héritage immatériel

La question de la transmission me fascine. Pas seulement la transmission des biens. La transmission de ce qui ne se voit pas. Quand mon oncle est décédé, ma mère a récupéré l'un de ses tableaux. Sans savoir qui l'avait peint. Elle l'avait toujours vu chez lui. Et avant cela, il se trouvait dans le salon de leurs parents. Le tableau est ancien. Il représente un homme et une femme âgées prenant leur petit déjeuner dans un intérieur modeste. Une petite pièce sombre. Une table rustique. Rien d'extraordinaire. Objectivement, ce n'est pas un tableau que j'aurais acheté. Et pourtant ma mère l'adore. Elle l'a accroché au-dessus de sa table à manger. Et plus je le regarde, plus je l'aime moi aussi. Non parce que je le trouve particulièrement beau. Mais parce qu'il me fait me sentir bien. Nous avons appris récemment qu'il avait été peint par l'un de nos ancêtres. Puis il a compté pour mes grands-parents. Puis pour ma mère. Aujourd'hui, il compte pour moi. Voilà ce que j'appelle un héritage immatériel. Une présence. Une mémoire. Une émotion qui traverse les générations.

Voilà pourquoi, lorsque quelqu'un me raconte son lieu, je l'écoute comme si j'écoutais l'histoire de sa vie. Parce qu'en réalité, c'est souvent le cas. Et lorsque je le dessine, je ne dessine pas seulement une maison, un paysage ou des montagnes. Je dessine ce que ce lieu a créé en vous. L'héritage immatériel. Celui qui dure.

Un lieu compte pour vous ? Racontez-le moi.

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